Tropique
Perdu dans une île sous les tropiques, le jeune et fougueux Sol cherche Aventura. Dans les rues d'Icon de vieja, il demande à tout le monde, avez-vous trouvé Aventura, à quoi elle ressemble, où puis-je la trouver. Mais tous les regards s'envolent, personne ne comprend, tous ignore cet homme étranger aux mots inconnus.
Il est midi, le soleil installe son règne sur la place du village. Sol s'attable à la buvette et commande une escalope panée, un œuf plat, des frites et une bière. On entend les enfants jouer, les habitants parler fort et s'amuser. Sol lis et respire. Il y a dans cet endroit une quiétude ineffable. Il voyage seul depuis quelques jours, allant çà et là avec le vague sentiment d'être en quête de quelque chose, une étincelle. Dans sa main, un livre. Un livre avec des mots, un livre écrit par un auteur dingue, frénétique. Ses mots imprègnent son esprit, ses images peuplent son cerveau. Ce sont des lettres, écris à des amis. Ça parle de marijuana et de travail au chemin de fer. Sol pense à son pays et au combat politique qu'il s'y joue entre un gouvernement néolibéral et les fiers cheminots défendant un Etat social et le service public. L'auteur fou américain s'occupait des aiguillages, alors que son pouce était plâtré. Il travaille sans relâche, pour nourrir ses deux femmes et ses enfants. Sol pense à l'herbe et se dit que ça ne lui réussit pas. Ça l'angoisse et ses pensées valsent, & sa paranoïa sort de contrôle.
C'était un bon repas bon marché. Téléphone message de Elisa, as-tu bien dormi ici il fait froid, il neige à Paris & puis message de Luna, bien sûr que j'aimerais être avec toi sur ton île, Sol. Sol enclenche le mode avion. Faut y aller là! Chiottes publiques, gratuites. En voilà un brave pays! Sol tangue un peu, une jambe l'une devant l'autre, il dévale la pente comme un train fou, quand le soleil inonde ses yeux fatigués et laisse apparaître entre deux maisons roses, là en contre-bas, un énigmatique dragonnier millénaire. Maitre des lieux l'arbre semble flamber de ses mille branches, comme un feu ardent, une éruption sourde, quelque chose que les hommes ne peuvent voir, mais sur tout aux alentours ressent et sait. Foudroyé, Sol descend vers la station d'autobus. Un billet pour Santiago. Le chauffeur roule comme un forcené sur la route escarpé. On voit toujours la mer, bleu comme les yeux de la mère de Sol. Rien n'est plat et pourtant chaque espace est utilisé. Quand il n'y a pas de roche, ou d'habitation, il y a des bananiers. Des océans entier de bananier, à perte de vue, habillent tout le relief, et semblent surveiller par les hauts palmiers surplombant tout le peuple de palmes, entassé sous le joug tyrannique de leur cousin.
Le bus fou fait des embardées sauvages dans les virages. La tête de Sol est ballottée de droite à gauche. Toujours plus à fond, il ressent mieux le relief de l'île, dans cette montée sans peur vers les hauteurs du volcan. Le chauffeur ne freine qu'aux arrêts, parfois au milieu de nulle-part, à coté de deux trois maisons perdues dans les bananes et la vue de la mer agitée aujourd'hui. Petit restaurant de montagne, menu à 8 euros. Deux jeunes filles aux cheveux de nuit descendent du bus. Petites fées vertigineuses, elles sortent leur clé et ouvrent le restaurant confidentiel.
Le bus repart dans son allure démente, sur la télé d'information, toujours la même pub défile, ne laissant apparaitre que rarement les arrêts. Il faut alors plutôt se concentrer sur la route pour tenter de savoir si l'on arrive à destination. On voit pas vraiment les panneaux des villes, alors c'est plus simple de tenir compte de l'espacement des lieux d'habitations entre eux. Après trois fois cinq minutes, Sol se dit qu'il doit arriver à Santiago. Vérification rapide sur le téléphone, c'bon le petit point bleu s'en rapproche ouais. Bon faut aller appuyer sur le bouton rouge et descendre fissa au prochain arrêt.
Santiago del teide, quatorze heure trente. Sol a loupé le premier arrêt, il échoue au deuxième. Au-dessus le Teide est recouvert d'un voile de neige. Quelques nuages adoucissent la température, la rue principale pullulent de touristes hagards. Des bars, partout. Même pas de boutique à bouffe à bibine. Que des bars. Le sac sur le dos, Sol remonte la rue. Il a faim, soif, et cherche quoi faire. Aller à Santiago, c'était juste une idée comme ça. En face d'un bar, de l'autre côté de la route, un chemin de terre et de pierre. Un panneau de randonnée. Trois heures de marche pour gagner Puerto Santiago, le soleil et la mer, l'oxygène et un but brillant à atteindre. Mais avant, vaut mieux s'équiper, impossible de prévoir par où part ce chemin sinueux et mystérieux. Sol tout excité retourne en ville et cherche une épicerie. Il y a bien la boutique de la station-service, mais il y aura sûrement mieux. Des bars, toujours des bars, il fait soif dans cette ville.
Ah! Voilà l’église, après une épicerie fermée, milieu d’après-midi en Espagne oblige. Un groupe de jeune désœuvré écoute de la musique sur la place du village. Dans le temple, la décoration est simple, deux pèlerins allument des bougies électriques. Sol pense à Elisa, perdue dans les tourments de Paris, Sol pense à tous ceux qu’il aime, puis s’en va.
Incrusté dans les murs d’une maison, un distributeur automatique vend de l’eau et des biscuits. Equipé, Sol se grille un cigarillo pour la forme. Un rayon de soleil pointe, il est temps de prendre la route.
Le chemin descend. Il descend dans un océan de cactus, il descend inexorablement parsemé de petits cailloux taquins. Il faut sans cesse trouver où poser ses pieds, foutant Sol dans une sorte de transe, oubliant qui il est, oubliant où il va. Le soleil grossis, de plus en plus présent dans le ciel de Sol. Tout petit sous une boule enflammée, sa conscience change. Perdu dans l’espace-temps, il ressent à la fois son extrême misère et l’étendu de toute sa liberté. Mais que faire de toute cette vie qu’on lui a donné. Cette vice d’errance dans ce vaste monde. Les pierres se font de plus en plus grosses et coupantes, & Sol sautille de plus en plus vite comme un animal agile.
Le vent souffle et maintenant les pierres ont des yeux rivés sur lui, tantôt bienveillant tantôt cruelles. Tout se met à glisser, dans un vaste piège et débouche sur une vallée d’arbustes étranges bourdonnant. Dedans des nuées d’abeilles butinent en bande, dans un énorme grondement inquiétant. A la vue de Sol, il n’y a plus que toutes ces branches, l’enroulant, l’encerclant, dans une vaste canopée plus forte que les flèches du soleil. Seul, en plein cauchemar doit contenir sa peur des abeilles toujours plus grandes, toujours plus humaines. Elles tiennent des lianes en forme de chaines cloutés. Les agitant comme des fronts, elles semblent dire Sol tu es chez nous sur nos terres, que fais-tu ici, petit être oisif, loin de tiens, que cherches-tu, quand le monde des hommes a si besoin de toi. Mais besoin de moi pour quoi, je ne veux plus jouer le jeu de la misère, je ne veux plus détruire notre maison. Alors les abeilles prennent le corps des pierres coupantes, et la tête des grands patrons. Travaille pour nous petit homme et nous te protégerons. Mais me protéger de quoi! Dès mon enfance, vous me séparez des miens. Vous m’éloignez des vrais sages, vous nous foutez sous le commandement de faux chefs autoritaires, sans pensée sans vision.
Les jambes lourdes, Sol descend toujours dans cette jungle hostile. Attaqué par les abeilles vengeresses, Sol se raccroche à la vie & à ce qui le fait vibrer. Sol cherche Aventura. Aventura c'est toute la fougue de la vie trépidante, le charme du monde révélé, c'est peut-être une société où les hommes sont libres, un coin de paradis, une musique grandiose, une aventure extraordinaire. Aventura c'est peut-être une femme, qu'il faut trouver qu'il faut faire naitre. Aventura c'est la promesse d'une vie où la passion ne s'arrête jamais. Aventura c'est quand tu fais l'amour pendant des heures dans ton adolescence, c'est quand tu montes une cote à fond en vélo et que tu comprends ton pote essoufflé. C'est quand les lacrymo tombent à tes pieds et que toi tu balances une pierre sur les flics. C'est quand tu fais du stop, seul sur une route qui s'en va droit dans la nuit. C'est quand tu sonnes chez les gens pour demander à manger. C'est quand tu ris aux éclats avec un inconnu devant un mur de son technoïde. Aventura si on la trouve pas il va falloir la construire. C'est une cité sans frontière qui est là partout où chacun de ses citoyens respirent. Dans Aventura il y a les folies de chacun, et la raison de tous. Aventura c'est quand on est dans le même délire, et pourtant loin les uns des autres. C'est quand on partage le même point de vue, le même horizon. Aventura c'est l'étincelle dans la savane, c'est tout ça que recherche Sol.
Les arbustes étranges se font de plus en plus rares. D'un bleu sombre leur couleur varie à un jaune terre, puis disparaissent avec toutes les abeilles. Toujours en marche sur l'escalator de sa vie, Sol change d'étage. Un silence saignant lui saute aux tympans, le paysage montagne devient désert difforme. L'air flotte flou comme dans un nuage de chaleur. Les pierres explosent et éclatent, dans une grande mare en trois dimension en pleine ébullition. Petit poisson Sol nage en plein délire. Et toujours ce chemin qui descend encore plus bas que terre. Devant lui des tortues terrestres à sac à dos avancent à la vitesse de la poussière. Il faut les doubler sans trop se faire remarquer. Elles ne parlent pas la langue. Elles soufflent tout leur poumon. Remous dans les caillous volant. Il s'agit de passer rapide, sinon, les tortues elles vont dévorer tous les cactus. & les cactus, & les figues de barbarie s'entortillent et se déchirent, elles grandissent, luxuriantes. C'est la jungle. Mais où sont les tortues. Les cactus brandissent un unique poing, levé vers le soleil. Putain putain vaut mieux se faire petit, oui partons, petit mais parti, vite partons petit. Les cactus ont des oreilles. Pire, ils capturent les pensées avec leur pic, comme les employés municipaux avec les ordures.
Heureusement aujourd'hui c'est jour de grève. Les éboueurs sortent de l'ombre. Le menton levé, le visage fier, les éclaireurs du propre chantent ensemble leur solidarité avec tous les hommes opprimés. Tous réunis dans le chaos à la croisée des chemins, les veilleurs ont installé leur piquet de grève. Au bout de la lance de la révolte, il y a des branches en bourgeon, des bourgeons en fleur. Un brave homme tremblant et chétif s'approche de Sol, stoppé là, au milieu du chemin, surpris. Viens avec nous camarade ! Ici on chante on marche, on mange on boit, on lutte on fait la fête. Avec nous il y a déjà les cheminots, les ouvriers, les infirmiers, les électriciens, les étudiants...! Viens avec nous toi le voyageur, toi l'homme libre qui se balade dans le monde. Reste avec nous et tu iras porter notre parole partout où les hommes ont besoin de notre force et de notre liberté.
La foule joue du tambour, ça sent le fumigène. Sol entre dans la marée humaine. Une jeune fille brandit une pancarte. Partage. Un jeune homme arrache un pavé. Un syndicaliste à moustache titube. Un vieux loup d'mer vend un journal à la criée. Les visages sont fatigués, déformés, meurtris par le temps et les difficultés. Et la marche reprend, au son des slogans et des sonos. Sol se fraye un chemin jusqu'au cortège de tête & son cœur bat bien plus vite. On entend les sirènes des flics. Les fringues sont plus pratiques et les regards déterminés. Les nez ont des masques, les poings sont serrés.
Dans la fumée grise, des yeux amoureux fixent Sol. Comme suivi par des feux antibrouillards, il navigue à vue dans la tumulte. On ne voit plus vraiment grand-chose. Ici c'est la misère en révolte, avec un soleil d'espérance dans les coeurs. On lutte exactement contre ce qui nous opprime, le pouvoir de l'argent et sa force aveugle. Les yeux d'Elisa profonds comme la nuit des sauvages accrochent ceux de Sol & sa main l'appelle à se joindre à la lutte. Leurs doigts se touchent lorsqu'ils se baissent pour s'armer de la même pierre. Envoyons ça dans les vitres de cette fichue banque. La nuée de colombe picore l'ennemi qui craque et s'ouvre. On balance des dossiers par les fenêtres quand est chanté le rituel magique. Anti. Anticapitaliste! Puis les oiseaux s'envolent bien plus libres. Pourtant les corbeaux sont déjà là. Prêt à en découdre. Au prochain coin de rue. Prêt à tuer une vie juste pour défendre de la matière inerte. Les bleus agitent leur petite matraque et lancent des patates chaudes. Ça commence à piquer dans les gorges les narines mais on tient le coup. Il y a toujours de la musique qui sort de la sono du camarade & puis on fait front commun, plus ivre que jamais. Tout le monde déteste la police. Elisa prend Sol par la main et l'éloigne du canon à eau, derrière un buisson, où la rue et les pavés deviennent peu à peu de l'herbe puis de la terre & un tourbillon de couleur nature jusqu'à laisser pousser sauvage des arbres et des fougères brouter des cerfs & s'ériger dans la boue un mur de son technoïde.
Les deux amoureux marchent main dans la main enfin réunis dans un paysage éternel et dingue ressemblant tellement à partout dans le vide de France. Elisa je crois que nous sommes en train de bâtir notre Aventura à nous & que bientôt nous emporterons tous les humains dans notre belle vague d’amour et de progrès. Au commencement il y a le mystère qui nous attire l’un l’autre. Cette force n’a pas de mot et n’en aura jamais mais c’est ce qui nous fait tous vivre sur cette planète. La musique technoïde des champs se fait de plus en plus entendre. Des jeunes à capuches avec des bottes se promènent dans tous les sens. Sur les côtés il y a des voitures garées. Un homme à chapeau arrête tout le monde. C’est la donna les enfants. L’essence pour la sono tombe pas du ciel. Allez une petite pièce pour les orgas ! Bruit de pièce dans le verre plastique, sourire étincelant du bonhomme.